La science comme manière de vivre en temps de guerre : le témoignage d’une scientifique ukrainienne

vitre cassée du centre de recharche de Zaporijjia"On m’a demandé un jour quel était l’impact de la guerre sur l’activité scientifique en Ukraine.
La réponse la plus évidente serait : négatif.
Mais plus j’y ai réfléchi, plus j’ai compris que cette réponse était trop simple — presque fausse.

La science n’est pas seulement un métier. Pour beaucoup d’entre nous, c’est une manière de vivre. Et la vie, même en temps de guerre, ne s’arrête pas net. Ce que je souhaite raconter ici n’est ni un rapport institutionnel ni une analyse statistique, mais une histoire vécue — celle d’une scientifique qui continue à travailler pendant que son pays est en guerre.

Un lieu, une vie, une science

Ma vie est étroitement liée à la ville de Zaporijjia, une grande ville industrielle et scientifique du sud-est de l’Ukraine. Je suis née dans une petite localité militaire où mon père servait, mais Zaporijjia est la ville de mes ancêtres et celle où ma vie adulte a commencé. Entre Zaporijjia et Berdiansk se trouvent de nombreux villages qui portent l’histoire de ma famille maternelle.

C’est à Zaporijjia que j’ai fait mes études, que je suis entrée dans la recherche, et que la science est devenue ma vie.

Depuis la fin de mes études, je travaille dans un petit institut de recherche — le même jusqu’à aujourd’hui. J’aimerais pouvoir dire « pour toute la vie ». Beaucoup d’entre nous l’espéraient. Mais la guerre a dispersé les gens aux quatre coins du monde. La science est restée, mais la communauté s’est amenuisée.

Quand la guerre a-t-elle commencé ?

Pour beaucoup, la guerre a commencé en février 2022.
Pour nous, elle a commencé bien plus tôt.

En 2012, notre institut a enfin eu un directeur progressiste, convaincu de la nécessité du développement, de la coopération entre instituts et de l’intégration dans la science européenne. Pour nous, ce fut une bouffée d’air après des années de stagnation. Nous organisions des journées de terrain, des conférences avec des chercheurs venus d’autres régions, et de nombreux jeunes scientifiques soutenaient leurs thèses, publiaient, se projetaient dans l’avenir.

Puis est arrivée l’année 2014.

Au début, la guerre ne ressemblait pas à une guerre. Elle ressemblait à de la politique, à des manifestations, à quelque chose de lointain. J’ai compris que ce n’était pas « seulement cela » lorsqu’un collègue très actif politiquement est parti précipitamment pour la Crimée, en disant qu’il se sentait menacé. À l’époque, je n’en ai pas saisi la portée.

Peu après, mon ancien directeur de thèse — qui était devenu pour moi bien plus qu’un encadrant — a tenté de rentrer en Ukraine depuis la Russie, où il se trouvait auprès de sa famille. Il a franchi la frontière à la mi-juillet 2014. Il n’est jamais arrivé.

Après des jours d’appels, de recherches, de refus policiers (« ce n’est pas votre parent »), on m’a finalement contactée : un corps avait été retrouvé à Melitopol. Je suis allée pour l’identification. C’était lui. Officiellement : un AVC, la chaleur de l’été. Pas d’enquête. Pas de réponses.

Ce fut ma première perte personnelle liée à la guerre — avant les bombes, avant les lignes de front.

La science continue — jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus

Nous avons continué à travailler. Les cultures fleurissaient, les expériences se poursuivaient, les articles s’écrivaient. Nous sommes même allés un week-end à la mer pour marquer la fin d’une saison d’hybridation. Mais sur les routes, les véhicules militaires devenaient de plus en plus fréquents. Quelque chose changeait.

À la fin de 2014, une autre guerre a commencé — une guerre interne.

Un homme s’est présenté comme notre nouveau directeur : le fils de l’ancien. Sans nomination officielle, sans documents. Ce qui a suivi a été une occupation de notre institut pendant trois mois. Des groupes armés ont pénétré dans le bâtiment. Des fenêtres ont été brisées. La police est venue des dizaines de fois — sans jamais intervenir.

Nous vivions dans l’institut. Nous gardions les entrées. Nous écrivions des articles entre deux tours de garde. Une collègue a terminé sa thèse de doctorat pendant cette période, rédigeant des chapitres sur son ordinateur portable, assise dans un couloir, près de portes barricadées.

Ce n’était pas de l’héroïsme. C’était de l’obstination. Nous refusions d’abandonner la science ou de céder les terres de l’État à des intérêts privés.

Finalement, nous avons tenu bon. La tentative de prise de contrôle a échoué. Mais le prix fut lourd. Un académicien envoyé pour « régler la situation » est rentré à Kyiv en train — et a fait un infarctus pendant le trajet. Il n’est jamais sorti de l’hôpital.

Une autre victime de la guerre, même si personne ne l’a comptée ainsi.

Entre deux guerres

Pendant quelques années, la situation s’est stabilisée. Nous avons déposé des projets Horizon, obtenu des financements nationaux, créé de nouvelles variétés et hybrides, établi des collaborations européennes, participé à des conférences. Puis est arrivée la pandémie de COVID — une autre crise, une autre adaptation.

Un jeune directeur a été nommé — l’un des nôtres, ayant traversé toutes les épreuves précédentes avec nous. Nous avions des projets, des idées, de l’élan. Puis est arrivée l’année 2022.

La guerre à grande échelle

Le deuxième jour de l’invasion, nous nous sommes tous retrouvés à l’institut — effrayés, désorientés, mais ensemble. Zaporijjia a été bombardée. La défense territoriale s’est organisée. Telegram est devenu notre principale source d’information.

Notre institut a accueilli des unités militaires. Nous avons apporté des matelas, des bouilloires, de la nourriture. Il n’y avait pas de chauffage. Pas de certitude. L’un de nos chercheurs a rejoint l’armée et y sert encore aujourd’hui.

L’Académie nous a envoyé des tableaux à remplir : « Comment avez-vous aidé l’armée ? »
Nous n’avons rien écrit. Non pas parce que nous n’avions rien fait, mais parce que diffuser de telles informations en temps de guerre est dangereux. Cela aussi est souvent incompris à l’étranger.

L’effondrement institutionnel sous la guerre

Le contrat de notre directeur a expiré pendant la guerre. Les élections étaient interdites. Les contrats n’étaient pas prolongés. Il avait une famille, de jeunes enfants, des bombardements près de son domicile. Une université dans une autre région lui a proposé un logement et un poste. Il est parti.

Peu après, un missile a détruit un immeuble voisin. Notre institut a perdu des fenêtres, mais officiellement « n’a subi aucun dommage ».

Depuis, la direction est temporaire, fragmentée, souvent éloignée de la réalité scientifique.

Pendant ce temps, nous nous sommes adaptés aux alertes aériennes, aux coupures d’électricité, aux drones, aux explosions, au travail dans les champs sous les sirènes, à l’écriture de rapports après des nuits sans sommeil. Un jour, un projectile est tombé dans un champ expérimental — un cratère de trois mètres de diamètre. Heureusement, les semis venaient d’être terminés ailleurs.

Ce que la guerre fait à la science

Les dégâts ne sont pas seulement matériels.

Certaines expériences deviennent impossibles. Une collègue biotechnologue a refusé de poursuivre un projet de long terme : sans électricité stable, maintenir des cultures est illusoire. Voir des années de travail mourir à cause du froid et de l’obscurité brise les scientifiques.

Les jeunes partent — à l’étranger ou vers d’autres professions. Les spécialistes vont au front. Les gestionnaires trouvent de meilleurs salaires ailleurs. Ce qui reste, ce sont des chercheurs de 50 à 70 ans, qui travaillent par fidélité à la science plus que par espoir.

La science continue. Mais elle vieillit, s’épuise, et disparaît lentement.

Ce qui reste

Nous semons encore.
Nous mesurons encore.
Nous récoltons encore.
Nous écrivons encore des rapports.

Mais la vraie question n’est plus comment la guerre affecte la science.
La vraie question est : combien de temps la science peut-elle survivre ainsi ?

Et lorsque la guerre prendra fin, restera-t-il encore quelqu’un pour la reconstruire ?"